Le 30 avril 2026, le journal Libération publiait une tribune signée par 1 269 avocats pénalistes de toute la France. Son objet : dénoncer les enquêtes déontologiques diligentées contre quatre confrères, Christine d’Arrigo, Emmanuelle Franck, Raphaël Chiche et Karim Morand-Lahouazi, après leur défense au procès dit de la « DZ Mafia » devant la cour d’assises spéciale d’Aix-en-Provence (23 mars – 14 avril 2026). L’épisode pourrait sembler corporatiste. Il ne l’est pas. Il touche à ce qu’il y a de plus fondamental dans un procès pénal : la liberté de parole de la défense.
Le contexte : un procès houleux
Le procès portait sur un double assassinat commis en 2019, attribué à deux dirigeants présumés de la « DZ Mafia », réseau criminel marseillais lié au trafic de stupéfiants. Trois semaines d’audience, des accusés contestant tout, des prises de parole vives, des incidents procéduraux à répétition, des protestations contre la cour, des suspensions d’audience.
À l’issue du procès, le 22 avril 2026, le procureur général d’Aix-en-Provence a saisi le bâtonnier de Marseille en lui demandant d’ouvrir une enquête déontologique contre les quatre avocats de la défense, leur reprochant des propos jugés « problématiques » et un comportement perçu comme déstabilisateur pour l’audience.
La réponse du barreau : 1 269 signatures
La tribune publiée dans Libération n’est pas un texte de circonstance. C’est une déclaration de principe. Elle rappelle, en substance, deux choses simples mais essentielles :
- la défense pénale est par nature dérangeante pour la machine judiciaire ; c’est même son rôle ;
- « la liberté de parole de la défense est une garantie fondamentale du procès équitable, pas une tolérance révocable ».
Plus de douze cents avocats — chiffre considérable à l’échelle du barreau pénaliste français — se sont retrouvés autour de cette idée. Ils annoncent un rassemblement à Aix-en-Provence le 30 mai 2026.
Pourquoi cela me concerne, et nous concerne tous
Je n’ai pas plaidé au procès DZ Mafia. Mais comme avocat pénaliste, je sais d’expérience ce que représente la défense d’un dossier difficile : il faut, parfois, élever la voix, interroger la procédure, dire à un président d’audience que sa formulation est partiale, déposer une question prioritaire de constitutionnalité, suspendre, déposer conclusions, refuser de signer un procès-verbal contesté. Tout cela n’est pas « plaire au parquet ». Ce n’est même pas « plaire » à la cour. C’est faire son travail.
La parole de la défense est par essence contradictoire. Si elle devient soumise au critère du « plaisir » judiciaire, elle n’est plus une parole de défense — elle est une parole d’accompagnement.
Trois enseignements à tirer
1. La frontière entre incident d’audience et faute déontologique doit rester nette
Le président d’audience dispose déjà d’un arsenal complet : rappel à l’ordre, suspension, exclusion temporaire, transmission au procureur, voire dépôt de plainte pour outrage. Une fois l’audience close, la déontologie n’a pas vocation à se transformer en outil de représailles sur des propos tenus dans le feu du débat. Si chaque éclat de défense devient potentiellement disciplinaire, on désarme la défense.
2. Plus le dossier est lourd, plus la défense doit être robuste
L’opinion publique a parfois du mal à comprendre qu’on défende vigoureusement des accusés présumés membres d’un réseau de stupéfiants ayant ensanglanté Marseille. Mais c’est précisément dans ces dossiers — où la pression médiatique est maximale, où l’émotion est légitime, où la tentation de l’accélération est forte — que la défense doit être la plus exigeante. C’est en défendant ces accusés que la défense défend tous les autres.
3. La défense n’est ni complaisante, ni complice
Défendre, ce n’est pas approuver. Défendre, ce n’est pas mentir. Défendre, c’est offrir à un accusé — fût-il accusé du pire — la possibilité d’un débat contradictoire, d’un examen sérieux, d’une procédure régulière. C’est ce qui distingue notre justice d’une justice expéditive. C’est ce que les 1 269 signataires veulent préserver.
Un signal d’alerte plus large
Ce qui se joue à Aix-en-Provence dépasse l’affaire DZ Mafia. C’est la convergence inquiétante de plusieurs signaux : projet de plaider-coupable criminel privant des accusés du débat aux assises (voir notre article sur la PJCR), durcissement des outils anti-narcotrafic, multiplication des juridictions spécialisées dérogeant aux règles ordinaires, tentation de réduire les délais procéduraux. À chaque fois, les arguments avancés sont sérieux — efficacité, sécurité, désengorgement. À chaque fois, c’est la défense qui paie.
Or, dans une démocratie, la qualité de la justice ne se mesure pas à la vitesse à laquelle elle condamne. Elle se mesure à la solidité du débat qu’elle organise. Et ce débat n’existe que si la défense est libre — y compris, et surtout, lorsqu’elle dérange.
Conclusion
Soutenir publiquement les quatre avocats mis en cause à Aix-en-Provence, sans rien préjuger du fond de leurs propos ni des décisions disciplinaires qui pourraient être rendues, c’est rappeler une évidence : un procès sans défense forte n’est pas un procès — c’est une condamnation préparée à l’avance. Les avocats pénalistes en sont les gardiens. Le barreau, le Conseil national des barreaux et l’opinion publique doivent le rester aussi.
Le rendez-vous d’Aix-en-Provence du 30 mai 2026 sera, à n’en pas douter, un moment important.
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Sources vérifiées
- Var Actu – 1 269 avocats s’élèvent contre les enquêtes visant la défense
- ICI – Tribune d’un millier d’avocats à Aix-en-Provence
- Franceinfo – Quatre avocats sous la menace d’une procédure déontologique
- Actu-Juridique – Bras de fer entre parquet général et défense pénale
- France 3 PACA – « La défense n’a pas à plaire au parquet »
- MLB Avocat – Quels enseignements tirer des débordements ?
Photo : Palais de justice d’Aix-en-Provence (siège de la cour d’assises spéciale) – Ddeveze, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.
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